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Le bitume défile.
Tout autour de moi, les paysages s'étalent. Se déforment. Se transforment.
Au rythme des lampadaires qui se reflètent sur le pare brise, le ballet des étoiles au dessus de moi ne s'arrête jamais.
Les bornes s'empilent dans mes souvenirs.
Les kilomètres s'additionnent sur le compteur.
Pendant des heures.
Des heures.
Panne sèche.
Au milieu de rien.
Les heures passent.
La nuit.
Elle aussi.
Je me décide enfin.
Ouvre la portière. Pose un pied sur l'asphalte froid. Écoute.
Pas un signe de vie, seul: le bruit du vent. Un océan.
La route est une ligne droite sombre au milieu du sable. Une bande de goudron humide, balayée par le vent salé. Jusqu'à l'horizon.
Rien de plus que le vide. Beauté absolue.
Escaladant la dune, j'entends mon coeur battre. L'eau s'échouer sur une plage.
Au sommet, se dévoile alors à moi les entrailles d'un continent. Inconnu et immobile, le coeur de nos sentiments.
Le spectacle est tel que les mots ne me viennent plus.
Je me tais encore plus fort.
C'est le silence dans mes pensées.
Bouche bée.
Je me laisse rouler sur le sable.
Je roule. Descend. Dévale. Et roule, encore et encore.
Longues minutes de lacher prise. Mon élan me dépose délicatement sur le sable humide. Les bras écartés. Face au ciel.
Et je me remets à penser.
A ce soir là.
Nous étions tous les deux. Encore un moment, parmi les milliers que nous avons connu, où je te regardais devant moi. Me demandais comment une fille pareille pouvait me rencontrer, et pouvait tomber amoureuse de moi. Comment tu pouvais dépasser mes rêves, tout en existant vraiment. Mais, habitué à ce genre d'interrogations, je préférais me plonger dans ton regard, et naviguer. J'ai toujours aimé l'océan de tes yeux.
Allongé sur la plage, je penche la tête. Les vagues du ciel et les courants du large se mélangent. Je ne fais plus vraiment la différence entre terre et mer.
Je te vois, au loin. Mirage. Mes souvenirs reviennent.
Face à face. Au mauvais endroit, au mauvais moment.
Notre escapade nocturne était magique. Les rues étaient belles, et tout brillait dans l'obscurité de cette nuit d'été. Tu étais resplendissante, comme jamais.
« Marcher. Il faut marcher. Oui, on m'ordonne de marcher. Ici, dans la rue, sur les trottoirs, il y a plein de monde. Non. Encore plus loin. Sur la promenade, le long du sable. Encore plus, plus de monde. Plus de monde. Plein de monde. Aaaaaah, tous ces gens m'excitent. J'aime cette foule. Passer dans la foule. Il faut observer les gens. Oui, dans les yeux. Ils ont peur. Ahahah, ils ont peur. Froussards. Ils sont beaux, ces gens. Mais tellement méchants. Oui, là, dans leur regard, ça se voit. Ils sont méchants, ne disent pas la vérité. Ils respirent le mensonge. Transpirent le vice. Heureusement, je suis là pour nettoyer tout ça. Vous pensez aimer, mais c'est faux. Faux ! Vous vous trompez tous, comme l'on m'a trompé ! Comme elle m'a trompée ! Aaaaaah, la garce ! Mais heureusement, heureusement, je suis là pour vous empêcher de retomber dans leur piège. Leur sale piège, qui vous entraînera dans la tourmente. Venez mes amis. Regardez, je suis là pour vous aider. Je vieeeens. J'arrive ! Oui, toi aussi tu es là mon petit. Je te sens. Froid et pourtant tellement bouillant dans ma poche. Oui, je sais. Toi aussi tu veux te venger sur toutes. Toi aussi tu voudrais libérer toute ta colère. Enfin ! Depuis le temps. Mais ne crains rien. On arrive. Nous allons nous en occuper, ensemble. Prépare toi mon ami. Voilà. Elle. C'est elle, j'ai décidé. Regarde ses yeux. Aaaah, ils me font peur. On le voit d'ici ! Ces yeux, ces yeux, méchants, que de mensonges. Il faut la punir. Tout de suite. Ici. Tu es prêt ? Allons-y. Elle le mérite ! Maintenant ! Pan ! Pan, pan ! Ahahahahahahahahahaha ! »
Le temps s'est arrêté.
En un déclic de gachette. Une balle perdue au milieu d'une foule. Qui transperce l'air, file à toute vitesse, sans jamais changer de direction. Fonce, fonce, ne s'arrête jamais. Jusqu'au choc, qui stoppera sa vie et celle d'un parfait inconnu.
Une parfaite inconnue. Aux yeux de tous, la jeune fille que le destin a croisé.
Mon monde.
Mon univers.
Sa vie. Et la mienne.
Et maintenant ?
Je me sens la même force qu'une feuille de papier volant au grés des vents, au-dessus de l'océan. Infime. Voué au destin. Lié à la houle qui daignera me porter un petit peu plus loin pour sombrer dans des eaux plus chaudes. Il doit être plus agréable de se noyer sans avoir trop froid. On sentirait alors un voile doux se poser sur nos épaules. L'eau se troubler, devenir de plus en plus foncée. Et un corps, s'enfoncer tranquillement dans un oreiller mouillé.
L'eau me rentre dans une oreille. J'ai cru entendre un chant lointain. Une baleine passant au loin. Mes cheveux carressent le sable doux.
Paupières fermées, j'arrive à entrevoir la lueur du Soleil.
Sa chaleur me pique.
A moins que ce ne soit l'eau salée qui est en train d'imprégner ma cicatrice. J'ai l'épaule engourdie. La marée monte.
C'est bercé par les rayons de lumière que je me réchauffe, en marchant sous le vent chaud du bord de plage. Je laisse derrière moi les empreintes vascillantes de deux petits pieds. J'ai une mèche de cheveux qui se soulève.
Et avec cette impression d'avoir dormi toute une nuit, je me réveille de mes rêves de ce sommeil sur les fines lèvres de la côte. J'embrasse tendrement cette toute jeune journée qui nous enlace.
Mes cils se sont posés sur un traînée de parfum.
Guidé, je me laisse m'égarer sur quelques longueurs de sable. Mes pas se dérobent alors.
Je laisse la nuit me rattraper en cette matinée. La tête posée contre elle. Ses cheveux étalent mes larmes.
Redécouvrir le jour comme une nouvelle naissance.
Avoir ce curieux sentiment de nouveau-né, de laisser derrière soi une vie entière à laquelle on n'arrive plus à s'identifier.
Le souvenir d'un sourire n'était plus pour moi qu'une cicatrice glaciale, plongée dans le coma de mes émotions paralysées.
Je ne savais pas que le bonheur existait pour si peu.
Finalement, je commence à me demander si les fondements de ma vie ne résideraient-ils donc pas dans cette suite de détails.
Ces choses indécelables, qui font que l'on est le plus heureux du monde.
Je ne sais plus bien si je me réveille enfin ou m'endors.
Peu m'importe en réalité. De toute façon elle n'a pas l'air d'être dérangée.
C'est de son sommeil léger qu'elle me refaît vivre, enroulée dans sa robe d'été couleur pastel. On n'a pas idée de donner vie à des filles aussi belles.
Un jour, quelqu'un me racontera peut-être...
Qu'une belle inconnue s'était perdue le long d'une plage,
Avait somnolée le temps d'attendre la vue de quelqu'un de sage,
Et s'est réveillée, bien embêtée, blottie contre le revenant d'une partie de sa vie,
Le passager unique de son propre voyage.
"
ß)
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